Ce conte est inspiré de personnages réels. En 1816, il y a donc 200 ans, quatre voyageurs de Sainte-Élisabeth sont partis pour l’Ouest canadien suite à la signature de contrats identiques devant le notaire Beek, le 5 janvier de cette année-là. Ils devenaient employés de la Cie du Nord-Ouest, au service des McTavish, McGillivray et Mackenzie,les barons de la fourrure les plus en vue de l’époque. Détail intéressant, dans les quatre contrats, la paroisse d’origine a été spécifiée comme « Bayolle Berthier ». J’ai donc imaginé un conte de Noël mettant en scène les quatre hommes, qui s’appellaient de leurs vrais noms Benoît Michaud, Adrien (1) et Pierre Joly, et Bazile Mainville.

Pierre avait été envoyé sur le lac gelé pour y tendre des filets à travers deux trous dans la glace. La journée avait été éprouvante, il n’avait encore pris aucun poisson. Pas question de revenir bredouille, sinon le commis Mailhot le mettrait sûrement à l’amende, car sans poisson blanc, les voyageurs du Portage de la Mpntagne (2) souffriraient gravement de la faim. Pierre ne cessait de penser à sa parenté de Bayolle, qui se préparait pour la messe de minuit. La fiancée de Pierre lui avait promis de l’attendre jusqu’en 1819, mais allez donc savoir.

Pour ne pas périr de froid, Pierre avait mis sur sa traîne une peau de bison. Il était assis sur le tobbogan, et seul son pied droit dépassait de la robe de fourrure, attaché à une des extrémités du filet. Si le poisson se prenait dans les mailles, il le saurait tout de suite, et une heure plus tard on pourrait compter qu’un quinzaine de ces poissons blancs y seraient pris. Dans le ciel déjà noir, les étoiles apparaissaient une à une. Pierre pris un petit coup de sa bouteille de rum, achetée à crédit du commis, tout en sachant que ça pouvait l’endormir.

-Ça, bon petit Jésus, y faut pas. Si je dors, je vais geler à mort. Faites que le poisson morde et que je parte au plus vite.

Mais voilà, sous l’effet de la fatigue et du rum, Pierre passa dans le monde des rêves. Déjà, au-dessus de lui, s’affairaient des formes de lumière semblables à des anges qui tendaient d’immenses filets au-dessus des plaines du Nord-Ouest. Pierre ne voyait pas la merveilleuse aurore boréale qui flottait au-dessus du lac. Les rayons de lumière traversaient ses paupières et alimentaient son rêve, lorsque, oh miracle, le bout du filet tira sur sa botte. Au troisième coup, le voyageur s’éveilla. L’aurore boréale était dans toute sa splendeur, mais en ce moment, son instinct de survie lui dictait ses gestes. À grands efforts, il tira sur le filet, pour en sortir la brochette de gros poissons gras et nourriciers qu’il avait espérés dans sa prière. Mais en même temps, Pierre Joly réalisa que son pied droit était engourdi.

-Vite, mon Pierre, déchausse et frotte ton pied avec de la neige, se dit-il à voix haute en entendant l’écho lui répondre.

Ce n’était pas assez. Il pensa donc à son dernier recours.

-Si je me frotte le pied vigoureusement avec le reste du rum, ça devrait aller.

Aussitôt dit, aussitôt fait. Et en un rien de temps, le voyageur bayollais s’en retournait, clopin clopant en direction du fort. Il en avait pour une bonne heure, avec ce pied engourdi. Au mitan du ciel, la lune grosse semblait lui sourire, et il se rappella soudain que Michaud et Mainville lui avaient promis de faire un feu au bord du lac.

-Pompette comme tu vas être, avec ta bouteille vide, t’auras besoin d’un signal pour pas te perdre.

Pierre guettait au loin l’apparition d’une lueur, et bientôt une petit flamme vascillante apparut sur sa gauche. Il y fut plus tôt qu’il avait jugé, mais voilà que derrière ce feu de branche, il distinguait une tente de peau et des gens autour. Quand il entra dans la tente, Pierre reconnut un couple de Cris. C’était Joseph Kisinaw et sa femme Marie, et entre les deux un enfant naissant sur une peau d’ours. Ils étaient sans doute venus vers le fort parce qu’on attendait le missionnaire le lendemain, jour de Noël, pour baptiser les enfants nés dans l’année.

Des braises sur une plaque de métal mettaient un peu de chaleur dans la tente, à l’entrée de laquelle, trois traiteurs écossais regardaient la scène, avec dans les mains de petits présents. À côté, les trois autres voyageurs bayollais restaient muets, émus pas l’émotion.

-Comment tu vas l’appeler, demanda Pierre Joly à Marie ?
-Si c’est une fille, ce sera Aurore. Un garçon, Emmanuel, répondit la femme.

Ces événements extraordinaires ont marqué les quatre bayollais. Quand ils sont revenus, en 1819, c’est une des histoires qu’ils aimaient raconter dans les veillées d’hiver le long de la Bayonne. Il paraît que mon grand-père Edmond tenait ce conte de sa maman, une Joly. Mais ça je ne pourrais le certifier, car dans le temps de Noël, il paraît que je fabule, parfois.

note 1: Adrien est peut-être une variante d’Ardouin. Ardouin et Pierre étaient les petits-fils de Jean-Baptiste Joly, époux d’une Blasse (Blosse-Belhumeur).
note 2: Portage de la Montagne est en Ontario, près des chutes Kakabeka, au nord-ouest de Thunder Bay.