Dans Cadiens et voyageurs , au chapitre 4, je raconte un des pires moments de l’expédition de 1793 d’Alexander Mackenzie, en route vers l’océan Pacifique. Voici le texte:

Mais l’odyssée vers le Pacifique est loin d’être terminée. Dans un canot qui prend l’eau, que bientôt on remplacera par un neuf construit de toutes pièces avec des matériaux pris sur place, on poursuit l’avancée dans un paysage qui change petit à petit. On traverse des lacs où les arbres riverains sont plus hauts, sous l’influence de l’air plus humide, mais ces lacs sont souvent reliés par des torrents impraticables. Le 12 juin, la ligne de partage des eaux est atteinte. Le groupe se trouve alors près des lacs Arctic et Portage.

Le lendemain 13 juin survient un des moments les plus spectaculaires du voyage, raconté dans le carnet de Mackenzie avec autant de détails que dans un scénario de film, où chaque image est rendue avec force. Le courant se montre particulièrement traître. Soudain, le canot frappe un obstacle. Avant qu’on réalise ce qui se passe, l’embarcation se retrouve en travers du courant, impossible à maîtriser. Elle risque de se briser sur un autre obstacle et les hommes doivent sauter à l’eau, l’Écossais le premier. Or la rivière est si profonde, si dangereuse qu’il faut rembarquer derechef. Un des hommes n’y arrive pas, et va devoir se débrouiller seul pour atteindre la rive. L’instant d’après, la poupe du canot se brise contre un rocher et le gouvernail Landry ne peut garder sa place. Le canot est poussé violemment vers la rive opposée, son barreur ayant perdu le contrôle, et maintenant c’est au tour du devant d’être en danger. Il a le réflexe d’attraper une branche. Mal lui en prend, car la contre-poussée le catapulte dans le paysage. Pas le temps de se retourner pour voir s’il a péri car on plonge aussitôt dans un rapide. Le canot se disloque, ce qui miraculeusement l’empêche de se renverser! Ici aussi, rien ne peut remplacer les propres mots de l’auteur :

« L’épave demeurant à plat sur l’eau…» [les bagages ralentissent la montée de l’eau], «…nous avons tous sauté hors du canot, pendant que le gouvernail, qui avait été bouté hors de sa place et n’était pas remis de sa frayeur, cria à ses compagnons de sauver leur peau. » Mackenzie aurait été bon scénariste…

Finalement, tout le monde sera sauf, mais les Amérindiens du groupe, qui ont tout vu de la rive, en ont les larmes aux yeux. Durant la pause qui suit, comme si le danger ne pouvait s’éloigner d’eux, voici que l’un des voyageurs fume sa pipe en marchant au-dessus des 80 livres de poudre à balle qu’on avait mis à sécher à l’air libre. La bonne Sainte-Anne des voyageurs dut intervenir, car rien ne se passa, sans quoi le voyage aurait pris fin ce soir-là.