Depuis quelques décennies, l’accès au fleuve Saint-Laurent et à ses îles redevient plus facile. Dans le sud-ouest de Lanaudière, une navette fluviale attire des touristes avec un circuit commmenté. On fréquente davantage les quelques parcs dont l’aménagement s’améliore peu à peu. Des kayaks y sont apparus ici et là à l’occasion, et de  petits traversiers conduisent des visiteurs dans les îles Bouchard. Et depuis la rive nord, à Repentigny et à St-Sulpice, on peut toujours contempler le spectacle coloré des navires de toutes sortes qui longent la rive sud.

Voyons un peu quel paysage s’offrait aux lanaudois du 19ème siècle. Nous avons choisi cette époque en raison des informations plus abondantes dont on dispose par rapport aux autres époques. Mentionnons tout de même que barques et petits voiliers y passèrent sans cesse depuis le premier voyage de Jacques Cartier en direction d’Hochelaga; à cette époque, les spectateurs riverains étaient des iroquoїens.

Ce sont les bateaux à vapeur qui marquèrent le plus notre paysage fluvial au 19ème siècle. L’Accomodation de John Molson y apparut dès 1809, mais pendant plusieurs décennies,  barques et bricks à voile circulèrent en grand nombre. Ils amenaient à Montréal, depuis le port de Québec, les marchandises importées d’Angleterre (la profondeur du fleuve en amont de Trois-Rivières empêchait les grands voiliers de s’engager dans le Lac St-Pierre). Ils  effectuaient aussi le cabotage de biens et de passagers d’une rive à l’autre. On imagine également un important trafic de chaloupes le long des côtes, ainsi que depuis la rive nord vers ou en provenance des îles Bouchard. Non loin du quai de Saint-Sulpice, vers 1820, les marchands de grain entreposaient encore leurs stocks de blé destinés à leurs acheteurs de Québec. A partir du milieu des années 1830, ce commerce péréclita avec la chute des récoltes de blé, victimes de la mouche hessoise, de la rouille et des rendements décroissants sur des terres mal fumées.

Avant le début du 20ème siècle, la saison de navigation dans nos parages était limitée à 225 jours par an. Vers 1900, les navires à coque d’acier se risquaient dans les jeunes glaces d’automne (5 à 20 cm d’épaisseur), mais se méfiaient des vieilles glaces printanières. Les brise-glaces ne sont apparus que vers 1906.

Le draguage du fleuve, de 1844 à 1865, porta de 3.3 mètres à 6 mètres la profondeur du chenal où passèrent dorénavant les grands navires. On vit alors passer en face de Repentigny des trois-mâts et des schooners, bateaux de bois à belle voilure, en même temps que de grands vapeurs à roues à aubes. Un certain nombre de ces derniers avaient été fabriqués à Sorel, fief des familles industrielles Sincennes et Saint-Louis, qui fondèrent aussi la Compagnie de navigation du Richelieu, ancêtre de la Canada Steamship Line dont les navires circulent encore le long du cap St-Michel, en face du Parc régional de l’île Lebel. En 1848, lors de l’ouverture des canaux de St-Ours et de Chambly, Sorel accentua son rôle de capitale régionale de la batellerie, en offrant des équipements d’entreposage de marchandises et des services de radoub et réparations de navires.

De Varennes à L’Assomption, et à chaque village le long du fleuve, les vapeurs comme le Cultivateur el le Terrebonne faisaient régulièrement la navette pour y mener passagers, bagages et marchandises générales. En 1893, le capitaine du Cultivateur est un certain W. Lavelle, tandis qu’à la barre du Terrebonne se tient le capitaine Laforce. Ils avaient fière allure, ces bateaux blancs au grand panache de fumée (on se souciait peu de pollution à l’époque). Et quel spectacle à leur arrivée aux quais locaux. Entre 1858 et 1890, à Repentigny, le quai de la T. & T.H. Cushing and Co. à l’île Lebel, fut longtemps le lieu de chargement des produits de sciage qu’on débitait sur place à la St Lawrence Mills. Le parc de l’île Lebel affiche encore les traces, désormais désagréables, de cette histoire industrielle. D’autres activités sont disparues du paysage d’îles et d’eau à proximité du fleuve; c’était ces traverses à bac reliant l’île de Montréal à Repentigny et Lachenaie. Leurs propriétaires avaient nom Deschamps, Porteous et Panet. Aux Archives Nationales du Québec, le Fonds de l’arpenteur David Thomson contient une carte qui indique les trajets des bacs et « horseboats » de ces entrepreneurs.

Quant aux marchandises transportées par les navires de commerce qui glissaient paresseusement le long de la rive sud, voici ce qu’en dit un spécialiste de l’histoire du St-Laurent (P.Camu):

Vers Montréal : « …boissons alcooliques, vins, thé, café, fromage, fruits séchés, moutarde, vinaigre, viandes en conserve, céréales dont maїs des États-Unis… » et beaucoup de produits textiles et métallurgiques.

Vers l’Angleterre  ou les Maritimes: «  …perlasse, potasse, minerai, bois (madriers), pois, beurre, farine, lard, blé de l’ouest…chevaux… »

Sources :

Histoire de L’Assomption, Christian Roy, 1967

Le St-Laurent et les Grands Lacs au temps de la vapeur, 1850-1950, Pierre Camu, Hurtubise HMH, Cahiers du Québec, Collection Géographique

Histoire de Sorel, Abbé Couillard Després, Les Éditions Beaudry & Frappier, 1926.