Conte pour les Fêtes de fin 2019

Le gérant de Fedex donna ce matin-là une livraison spéciale à son meilleur livreur.

-Cette enveloppe est précieuse. Tu dois la livrer d’ici trois jours. Regarde le dessus.

-Pas d’adresse? comment veux-tu que je livre ça. Et pas de destinataire. Tu niaises?

-C’est ça la difficulté , mais tu es mon meilleur livreur, et c’est les instructions du client.

-J’aime les farces mais une enveloppe blanche avec du blanc dedans, si tu me dis-pas le nom du village…

-Saint-Edgar.

Le livreur tape sur son iPad.

-Pas sur G maps.

-C’est ça la difficulté. T’es mon meilleur, tu vas trouver.

Le livreur accepte le défi. Le soir il s’en va trouver un de ses voisins, un ancien de 95 ans, qui lui dit:

-Jamais entendu. Mais y a Saint-Edmond, en haut de Joliette, essaie par là.

On était le 22 décembre et cette année-là l’hiver avait commencé brutalement, au grand dam des fermiers et des fermières dont la moitié des épis de grains avaient les pieds dans la glace.

Le 23, le camion Fedex était à St-Edmond. Dans le village, peu de gens, quelques décorations de Noël. Une jeune fille lui dit qu’on avait dû lui parler du rang St-Edgar.

-Au bout de la rue, prenez le chemin de terre et faites un bon bout.

Le livreur était joyeux, en pensant à la trop simple attrape qu’on lui avait concoctée au bureau de Fedex, et qu’il allait contrer sans problème. Il fit un kilomètre, puis trois, puis cinq. Le chemin devenu plus étroit entrait dans le bois. Le livreur guettait les côtés, et sur l’un d’eux un ravin s’élargissait peu à peu.

Il allait lentement, le soir s’installait. Une lumière au loin l’attira vers un chemin encore plus difficile, jusqu’à ce que le camion débouche soudain sur un hameau de quinze à vingt maisons, avec une église petite et fort âgée, mais encore fière, avec de beaux vitraux.

Devant l’église, une annonce du Cercle des Bonnes Oeuvres. Porte barrée. Tout près, une petite maison avec annonce Biblio. Fermée depuis une heure. Aux Loisirs, on ramassait les tables à carte.

-J’ai une lettre pour Saint-Edgar, annonça fièrement le livreur. Les deux hommes et les trois femmes se regardèrent avec étonnement.

-Ça fait longtemps que personne ne reçoit de courrier ici, et encore moins par Fedex, dit un des hommes en riant.

Il leur demanda à voir le curé, ils s’esclaffèrent.

-Et le magasin général?

-Il vient de fermer pour les Fêtes.

Le livreur pensa qu’il devaient avoir un maire.

-Non, on a Une Mairesse. Elle est à Québec pour chercher de l’aide au Ministère de la Santé, mais ils n’ont plus notre village dans leur liste.

-Un directeur des travaux?

-Non, on ne fait plus de travaux, pas d’argent, pas besoin non plus, on a nos puits, nos chandelles, on marche, pas besoin de véhicules. Pour manger, on a des serres chauffées au bois. On tisse nos chandails au fils de blé d’Inde pis d’asclépiade. On ajuste besoin d’un médecin itinérant.

-Mais, il faut que je livre ma sacrée enveloppe. J’ai pas de nom.

-Ouvrez-là?

-Jamais, je perdrais ma job.

-Une des dames , la meilleure tisseuse de Saint-Edgar, prit la lettre pour la décacheter.

Elle hésita.

-D’après moi, c’est en plein le genre de lettre qui irait à l’adjoint de la mairesse. Un ange, c’te femme-là. Sans elle, Saint-Edgar serait à  genoux, fusionné avec Saint-Edmond.

Le livreur demanda où la joindre.

– La Mairie est fermée à cette heure-ci. Sa maison est juste sur la petite colline, près de l’ancienne ligne de chemin de fer.

Le livreur y arriva derechef. Porte entrouverte, la femme l’attendait. Le livreur fut frappée par le sourire, la voix douce, la robe de rose et de blanc, et les cheveux d’or. Il crut être en présence d’un ange.

Sans un mot, il tendit la missive. La dame lui dit tout bas:

-Pas besoin de l’ouvrir, je sais ce qu’il y a dedans.

Paix sur la terre aux hommes et aux femmes qui n’ont pas de place où vivre.

-Bon, faut que j’y aille, fit le livreur, on dirait que la tempête se lève.

-Vous ne devriez pas partir, quelqu’un vous hébergera.

-Je dors mal en campagne, mais j’ai mémorisé le chemin, ça ira tout seul.

Le livreur essaya de contacter son épouse. Pas de signal de localisation.

Il était en route depuis peu quand une formidable bourrasque s’engouffra devant lui par le chemin forestier. Il voyait à peine les bords, et fut contraint de s’immobiliser.

Peu après minuit, la tempête parut diminuer mais le livreur n’y voyait pas assez pour repartir. L’essence du réservoir baissait, et il dût couper le contact par intermittence. Le froid pénétrait la cabine. L’homme pensait à retourner à pied au hameau, mais les bancs de neige montaient à hauteur de cuisse. Soudain, au-devant, une lanterne scintilla, amenant trois hommes que le livreur imagina être syriens ou afghans.

-On s’est perdu, fit l’homme à la lanterne. On cherche la cabane du garde-chasse.

-Vous venez de loin comme ça?

-Du Moyen-Orient, puis de Montréal, on nous a dit qu’il y avait un village abandonné là-bas ,et qu’on pourrait y installer nos 3 familles sans problème.

Au même moment, un hennissement perçe la nuit du côté de l’est.

-C’est tout près, dit le livreur. On va avoir de la neige plein nos bottes, mais il faut essayer.

Guidés par les appels du cheval, ils sont à la cabane en peu de temps. Là, Jean Waiknabbe, le garde-chasse, et sa femme Marie les accueillent.

-Ma femme va accoucher, dit l’attikameke. Faudrait rester avec elles pendant que je vais chercher de l’aide à St-Edmond avec mon cheval. Je reviendrai au matin.

Les 4 hommes s’assoient sur des chaises. Or, voilà que la secrétaire de la mairie arrive avec quelques gens du village. Marie a commencé son travail au matin, et au soir du 24, juste après l’arrivée de Jean avec la sage-femme de Saint-Edmond, un enfant est né.

On l’appela Nathanaël.

Le 26 Fedex n’avait pas encore reçu de nouvelles de son livreur. Le 27 le Maire de Saint-Edmond envoyait une remorqueuse au bout du chemin St-Edgar. On a tenté de contacter le garde-chasse, sans succès. 

-Notre camion, demanda le gérant de Fedex?

-Rien dans mon territoire, répondit le maire.

On n’a jamais retrouvé le livreur. Pire, sa famille est mystérieusement disparue, laissant mobilier et maison hormis quelques biens personnels.

***

Si vous allez tout au bout du rang Saint-Edgar, en arrière de Saint-Edmond, pendant l’été indien, vous trouverez une clairière avec des traces d’habitation ici et là parmi les aulnes et les noisetiers.

L’endroit est empreint de mystère. Là, asseyez-vous, prenez le temps d’écouter la brise et de sentir le parfum des bois. Avec un peu de chance, vous y verrez un homme en chemisette Fedex, avec sa famille, faisant un pique-nique. Il y aura peut-être un Syrien avec eux. On vous dira que lorsque le temps est au plus beau, ils y viennent pour aider Abdal à retrouver la paix, eux dont la famille au loin n’a pas de place pour vivre.

Et si vous leur demandez où sont les gens de l’ancien hameau, un des enfants vous sourira en pointant le ciel.

-Ils sont chez le père Nöel !

Claude Ferland

Historien de Sainte-Élisabeth